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Doris Leuthard

Initiative « vache à lait » : tout sauf équitable

Magazine ATE : L’initiative « vache à lait », sur laquelle on votera le 5 juin, entend affecter à la route la totalité des recettes de l’impôt sur les carburants. Est-ce défendable d’un point de vue politique ?

Jacques Lévy, professeur de géographie et d’urbanisme à l’EPFL :
En aucun cas. Le principe d’impôt consiste à s’acquitter d’une contribution qui n’est pas pré-affectée. En ce sens, prétendre que les taxes payées par les automobilistes doivent revenir de droit à ces mêmes automobilistes revient à affirmer que le monde de la mobilité n’est pas un monde politique. Selon cette logique, les automobilistes se construiraient des routes qu’ils utiliseraient de façon discrétionnaire, tandis que les autres citoyens n’auraient aucun droit de regard à ce sujet.

Comment une telle idée a pu germer dans l’esprit d’Auto-suisse – l’association des importateurs suisses d’automobiles – à l’origine de l’initiative ?

L’idéologie selon laquelle les infrastructures routières appartiennent aux seuls automobilistes est encore très ancrée dans certains milieux. Le lobby automobile défend âprement cette vision qui entre en opposition frontale avec l’idée même de politique. Avant l’introduction de l’automobile, les routes appartenaient à toutes et à tous. C’est parallèlement à l’invention de l’autoroute qu’est apparue l’idée d’une route dédiée aux automobilistes et excluant les autres modes de transport – pour des raisons parfaitement logiques d’ailleurs. Depuis lors, ce lobby essaie de faire croire que l’ensemble de la voirie est la propriété des automobilistes. Bien au contraire : c’est la collectivité qui consent à ce qu’un groupe particulier – les automobilistes – utilise cette infrastructure en en privant, parfois totalement, les autres.

Auto-suisse prétend que l’initiative permettrait « un financement équitable des transports ». Un intitulé trompeur ?

Il n’y a rien d’équitable dans cette proposition. La collectivité dans son ensemble doit pouvoir avoir un point de vue sur les routes. Aujourd’hui, à une époque où les nuisances liées à la voiture sont incontestables – non seulement les émissions de gaz à effet de serre, mais aussi l’étalement et la fragmentation urbaine avec les conséquences sociologiques, économiques et politiques que l’on sait – les usagers de la route devraient s’acquitter d’autant plus de leurs responsabilités envers la société. Il n’est donc absolument pas scandaleux que les recettes des taxes imposées aux automobilistes soient destinées à l’ensemble du budget et redistribuées à la population sous une autre forme.

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